Mardi 19 mai 2009

Séminaire: « Chaque individu est un prolétaire »

animé par Michel Lapeyre, psychanalyste

7e séance: Le prolétaire est-il soluble dans le capitalisme ? (Texte intégral)


Structure de l'exposé:

Introduction

Le monde du virtuel, le réel du lien

L’imposture capitaliste, la relation à la substance humaine

Générosité du vivant (le prolétaire), stérilité du pouvoir (le Capital)

Le pouvoir du Capital, la puissance du prolétaire

Le prolétaire sans race ; l’État, le capitalisme et leurs valet

Détruire, ainsi fait-il (mais il ne le dit pas) [HAUT-DE-PAGE]


Le Capital et le capitalisme ne sont que destruction et anéantissement : il ne faut jamais se lasser de le répéter. C’est vrai dans la phase d’accumulation du capital : au temps de l’expropriation et au moment de la colonisation, qui sont aussi la belle époque et la longue période de la déculturation et de la désocialisation : puisque, et toujours sous prétexte de progrès, il s’agit de rompre les liens antérieurs les plus anciens, mais surtout et de plus d’en finir avec les solidarités essentielles les plus ordinaires, pour leur substituer la rivalité et la concurrence. C’est vrai aussi dans la phase actuelle de suraccumulation : à l’âge d’or de la marchandisation exhaustive, c’est-à-dire non seulement des produits et des biens mais aussi de la nature, de l’humanité, et tout autant de la culture, de la société et du langage, sans compter – si j’ose dire – les individus eux-mêmes et les liens entre eux, voire, pourquoi pas, les symptômes proprement dits, ceux en tout cas qui permettent de fabriquer de « grands hommes » (self-made men and women en tout genre), ceux qui font aussi des enfants des valeurs refuges, ceux qui livrent les femmes comme valeurs sûres. « Le temps des assassins » (Rimbaud). Et tout cela fût-ce au risque et au prix de la suppression progressive de l’humain (pour aller vers l’ère du « post-humain »), quand ce n’est pas en vue de l’élimination définitive d’une partie ou de la totalité des êtres humains. Ainsi en est-il de la disparition des cultures : celle des souvenirs ou des restes des civilisations passées (cf. l’Irak), celle des langues classiques (latin, grec, etc.) ou des langues vernaculaires tout autant que les attaques contre La Princesse de Clèves ou Madame Bovary. Ainsi en est-il de la mise en cause de sociétés entières (souvent dites « indigènes » mais ne sommes-nous pas tous des indigènes ?), voire de la société en général (cf. Margaret Thatcher : le société n’existe pas, il n’y a que des individus). Ainsi en est-il de populations vouées à la déchéance et à la dégradation, quand elles ne sont pas promises à la concentration et à l’extermination. De tout cela, le capitalisme n’a pas le monopole, certes, mais il en est le champion dans l’histoire humaine. Ce que j’appelle, avec Lacan, lien social, et que j’oppose point par point au capitalisme (qui est un « a-lien » ou un anti-lien), est du côté de la création : il a son ressort dans et par le symptôme (dont le prolétaire est la base et le déclencheur), en tant qu’il ne peut être, au bout du compte, empêché (« forclos »), mais surtout en tant qu’il est enfin et pour une fois reconnu et traité comme comme tel. Autrement dit, il est considéré, grâce au lien social, comme articulation du collectif et de l’individuel, du social et du personnel : pour chacun, il est protestation contre l’emprise de l’Autre et objection à son savoir, et en chacun il devient assomption de sa position subjective et consentement à sa cause : et c’est en la présence et en la compagnie de l’autre, le pair, qu’il change la résistance en gratitude et qu’il fait passer de la découverte des déterminations, à savoir, à l’invention d’une réponse, inédite.

Le monde du virtuel, le réel du lien [HAUT-DE-PAGE]


Pour devenir et rester humain, il s’agit de donner la primeur à l’utilité du futile sur la futilité de l’utilitaire ; « l’homme-image », lui, celui qui prend la suite de l’homme de marbre, escroc légal, frimeur et flambeur, s’agite dans le monde du prestige et de la prestance ; « l’hypothèse communiste », l’exercice des discours, l’entrée dans le lien social, c’est alors une affaire de hâte. Mais c’est peine perdue comme on sait : vanité de l’évidence des discours moralistes, vacuité des impératifs du sermon hédoniste, qui ne se contredisent apparemment que pour se répondre en écho, qui ne se donnent magistralement la réplique que pour mieux s’accorder à la fin. « Enrichissez-vous ! », « il faut savoir se vendre », « travailler plus pour gagner plus » ; « il faut désirer et demander l’impossible », « il est interdit d’interdire », « jouir sans limites et sans entraves ». Peine perdue de la célébration du travail, en fait pousse au meurtre et à la tentative de suicide, à quoi il nous faut apprendre patiemment et méthodiquement à substituer systématiquement et obstinément l’éloge de la paresse, la louange du temps perdu, voire l’hommage de la nonchalance et même l’apologie de l’inertie : autrement plus fécond et utile, plus fertile et productif, n’en déplaise à tous les tribuns et sermonneurs, la canaille politicienne et la racaille scientiste, les professeurs de profit, les agents du pouvoir, les profiteurs des savoirs. Se prêter de bonne grâce à donner la primeur à l’utilité du futile, pour qu’elle prenne le pas, qu’elle fasse prime sur la futilité de l’utilitaire. Peine perdue aussi de la recherche à tout-va, à n’importe quel prix, du plaisir à connaître et à prendre, en réalité ultime ruse du commandement surmoïque de la jouissance, volonté féroce et obscène de destruction, « incitation déréglée » à la consommation sans restes, invitation sans relâche à la consumation intégrale : si quelque chose est à comprendre, c’est qu’il y a à suppléer à cet égarement de la jouissance dans et par le plaisir, non pas avec les règles de la morale et les injonctions de la religion – l’effort et le repentir, la culpabilité et l’aveu – mais grâce à la puissance du désir qui fait loi, c’est-à-dire qui se fait une cause (la trouve et s’y fait) en même temps qu’il invente et réinvente le lien (tel un bénéfice d’inventaire, et au titre d’une invention) ; là où se fondent et se font, là où fondent et se refont les nœuds de la vie et de la mort, de l’amour et du hasard, de la raison et de la folie, de la rencontre et du « bon heur » (le pas logique, saut et passe, de la contingence à l’impossible). Consentir à l’élégance de la gratuité, plutôt que de s’adonner aux gracieusetés de la séduction, au lieu de recourir au monnayage des apparences. C’est bien ce que ne saurait faire l’homme-image, malgré tout légataire universel de l’homme de marbre mais traître à son héritage. Ce n’est pas l’usurpateur plus ou moins chanceux, et pas non plus le tyran abusif, mais c’est l’escroc légal, choisi et reconnu, élu et préféré, excepté et privilégié, tout autant institué qu’autoproclamé, « dictateur démocrate ». On avait à faire, il y a peu, avec la vanité des idéaux du grand homme, homme de marbre, homme de fer, modèle et exemple, statue en pied : splendeur et décadence, à la fin dérisoire et ridicule, au bout du compte risible si ce n’est comique. On a à se faire désormais à la jouissance de pacotille du frimeur et du flambeur, figure et fixation pour l’envie et la jalousie, qu’est l’homme plat, image de pub, marque de luxe, insignes clinquants et cliquetants, signes tapageurs et tape-à-l’œil, qui en jettent puis qu’on jette (mais le problème est qu’on s’y jette dessus et non sans se jeter à terme avec : jetable et autojetable !). Freud estimait, voire admirait, le grand homme qu’il signalait comme échéance, visible et récurrente, de l’humanité dans l’histoire, voire qu’il essayait de relever de sa déchéance, probable et prévisible. Nous avons échangé « ça », si peu éloigné somme toute du vaurien (le vrai grand homme, si ça existe, ne serait-ce pas celui qui (se) sait être tel, ce qui ne vaut rien, qui n’ignore pas qu’il en vient et y revient ?), pour la célébrité, la personnalité qu’on entoure et la vip qu’on protège, et qui, elle, croit qu’« elle le vaut bien » ! Et ce dans presque tous les domaines, de la politique à la science, de l’économie à la culture. Nous vivons dès lors, ou plutôt nous étouffons dans le monde du prestige et de la prestance, dans un univers des préséances et des prédilections, des prérogatives et des privilèges, des présomptions et des prétentions, des élites et des excellences, autodésignées et autonommées, autodéclarées et autocélébrées. C’est ce que j’appelle l’escroc légal, qui déborde et de beaucoup la sphère financière, on l’aura compris, et qu’on reconnaîtra à son omnipré(sid)ence aussi impressionnante et lassante qu’agitée et stérile : non seulement sans scrupules mais aussi sans remords, bien pire que mis ou se mettant hors la loi, avoué et reconnu, et plus encore donc se plaçant et placé au-dessus de la loi elle-même (il entend faire la loi, il s’y entend à faire la morale, quitte à les violer allègrement, voire pour les transgresser tranquillement). Et pour le reste, il ne garde, et encore, que quelques états d’âme – belle âme et joli cœur – qu’il ne conserve de plus que pour les négocier à l’occasion. Monde plein, personnages suffisants. Univers uniforme, hommes sans surface. Écran et projection pour recouvrir, et donc s’en préserver, le réel de la misère et de la détresse humaines, déchirement et déchirure, malséance et malaise. Bien sûr on ne peut se contenter de critiquer – armes de la critique, critique des armes – le pouvoir, effectif, de ces fantômes, leur persuasion active, leur suggestion agissante : et d’ailleurs ce n’est pas parce qu’ils ont réussi à nous envahir qu’ils n’échoueront pas à nous conquérir. Il y a cependant quelque chose d’urgent : on peut le définir telle l’hypothèse communiste (Badiou) ou bien comme la raison du discours, ou bien ainsi que l’amour dans le lien social. Peut-être n’est-ce pas tout à fait ça cependant : en effet, il n’y a pas d’urgence, car rien, semble-t-il, ne presse personne, si ce n’est à se presser à tout et toujours, et par conséquent à se presser encore et encore pour rien, c’est-à-dire outre mesure et en vain, ce à quoi s’occupe l’époque qui est la nôtre pour couper court à l’ère du soupçon et du souci, pour tailler la zone dans l’aire de l’inquiétude et du doute. Et certes ni le communisme, ni le discours, ni le lien ne constituent une urgence, pas plus individuelle que collective. Mais c’est parce que c’est bien une affaire de hâte : à avoir, à être ? à faire ? à mettre ? En tout cas ni à se soumettre (prêcherie religieuse, exhortation morale, incitation politique), ni à se démettre (sacrifice du désir, résignation de la demande, lâcheté morale).

L’imposture capitaliste, la relation à la substance humaine [HAUT-DE-PAGE]


La concurrence libre et non faussée est une utopie, tandis que le réel de l’humain, c’est la solidarité ; chacun, prolétaire, est antinomique au capitalisme, qui uniformise et homogénéise, dans la mesure où l’humain, c’est la sélection du singulier. Pour en finir avec l’escroc légal, son jugement et son emprise sur tout et sur tous, pour dissiper ses figures et chasser ses fantômes, ce qu’il s’agit de rejeter (« Verwerfung »), c’est l’imposture capitaliste. Et cela revient à mettre en cause, comme telle, l’utopie ravageante de la concurrence, par définition libre et non faussée, partout illimitée et effrénée, toujours forcée et forcenée. « Tous capitalistes !? » Malgré tout, c’est une chimère, même si elle est forcément dévastatrice, puisqu’elle pousse à la lutte, « de pur prestige » mais à mort. Passage à l’acte ! Et il conviendrait de ne pas la confondre avec la compétition, idéal ou sublimation, qui repose et s’appuie sur le conflit. De même qu’il faudrait la distinguer sérieusement de l’émulation, acting out et symptôme, qui suscite et active la contradiction, pour la mettre en œuvre, en faire une œuvre. Concurrence libre et non faussée : apparemment bataille d’images et mise à mort pour rire, mais en réalité guerre à mort des humains, voire des vivants, à cause des images réduites à leur tranchant mortel (concrétisé, par exemple, par les faux de l’info, la publicité poubelle, la photo votive et fautive, les amas et les abats du cinéma, le harcèlement des appareils de surveillance, l’intrusion des connexions et branchements – du virus au pirate – à coups de caméras, portables, etc.). Concurrence libre et non faussée : idéologie obscure, obscurantiste et de plus en plus obscurcie, qu’il ne sert à rien de démasquer et de dénoncer, mais qu’il y a lieu de retourner, de renverser, de révolutionner pour extraire le réel de l’humain, ce qui en fait la substance, ce qui en soutient l’existence, ce qui conditionne sa transmission : soit le secours et le recours, la référence et la garantie de la solidarité, autrement dit l’association, précaire autant qu’indéfectible, de la liberté et de la responsabilité. Autant dire l’envers de la concurrence libre et non faussée, formule finale du capitalisme, qui fait le prolétaire en le libérant de tous ses attachements et attaches mais pour l’enchaîner aux mécanismes de l’exploitation et à la machine du profit, et qui fait aussi du capitaliste un criminel irresponsable et innocent (société anonyme à responsabilité limitée ! monopoles et trusts, gangs et maffias…). Ajoutons d’ailleurs que de plus le capitalisme fait le prolétaire et le capitaliste – dans une certaine mesure : point trop n’en faut ! – interchangeables, substituables : dans l’anonymat, le clonage, la masse, le monde (avec tout et son contraire : la mode, le chômage, la crise – vive la crise, disaient certains ! –, la guerre, « ultima sed non minor »). À l’inverse donc, à l’envers même, il y a ce qui fait la relation à la substance humaine, l’innommable porté et porteur jusque dans la nomination : tout un chacun vie et mort insubstituable et inviolable, au commencement comme au terme solitaire oui mais solidaire ainsi, célibataire du père (repaire !), et de la vérité (mirage !), et de la croyance (illusion), qui cesse de se contenter des aspirations et des défis du militaire et du militant, qui ne cesse plus de se démarquer de la bravade et des fanfaronnades du milicien de l’ordre, de la norme, et de la réforme qui va avec. Tout un chacun par conséquent est antinomique au capitalisme : concurrence libre et non faussée, idéologie capitaliste, qui ne vaut que comme tautologie totalitaire, pléonasme mais qui ne va pas sans dire ni faire un mauvais sort au genre humain, à ses membres et même au-delà, à ses amis comme à ses ennemis (colonialisme, impérialisme, autoritarisme, totalitarisme, mondialisation et globalisation) ; solidarité humaine, oxymore sans doute, contradiction dans les termes, mais elle opérante et efficace pour la conservation de l’humain (et des espèces !) et dans la transmission du vivant (c’est-à-dire du désir). Tout un chacun donc en deçà et au-delà des critères d’évaluation, des certificats d’authentification, trempé (bien sûr dans le langage), trompé (oui, par la parole), rompu (peut-être, avec le discours), et cette fois non plus otage retenu, enjeu détourné, objet détenu, mais noyau, cœur, centre, foyer du lien, à la fois séparation et présentation, témoin et preuve, brin et nœud, corde et nouage. Non pas ce qui fait rupture, soit exécution et destruction, mais ce qui est appelé et appelle à faire œuvre, avènement et transmission. L’homme-image, c’est l’élection de l’unique, mise à mort du vivant divers et varié, mort en masse et mort sans phrase. L’humain tel quel, envisagé donc comme solitude et solidarité, c’est la sélection du singulier (il n’y en a pas d’autre qui vaille, qui aille, qui maille), salutation du vivant, salut de la vie, de l’instinct de vie « immortelle et irrépressible ». Y a-t-il une élection qui ne fasse pas ségrégation ? En revanche, le singulier, il n’y a rien d’autre que l’universel qui soit susceptible de le sélectionner (au-delà, voire en dépit du particulier, malgré, voire contre le général). Serais-je donc iconoclaste pour exciter ou provoquer le lecteur ou l’auditeur, les inciter et les inviter à le devenir à leur tour ? Après tout, pourquoi pas s’il faut ça pour sortir d’une certaine idolatrie rampante, de « l’iconomie » ambiante ?

Générosité du vivant (le prolétaire), stérilité du pouvoir (le Capital) [HAUT-DE-PAGE]


L’image, oui, mais pour quel usage ? La vie se fête, le pouvoir étouffe ; avoir ou être ? « Par-être » et savoir, car « il faut tenter de vivre » ; le vivant, c’est la joie, le désir, la générosité, qui ont un coût et un prix, et non pas la consommation, qui est pillage et gaspillage. J’en doute cependant, car qui pourrait prétendre se passer de l’image ? Il est toutefois permis (et recommandé ?) de ne pas se laisser emporter par sa magie, de se départir de sa rage et, à défaut de pouvoir se déprendre tout à fait de ses leurres, de refuser de s’allier à ceux qui n’en font usage que pour en abuser. Car on peut quand même préférer, à la frime et au glamour et à l’épate, la clameur ou même la rumeur du rêve, de la grève et de la révolution, la rigueur et la vigueur esthétique, logique et éthique, ainsi que l’élégance du féminin et la grâce poétique. Puisque malgré son âpreté et sa sévérité, la vie, celle de chacun et de tous de l’ensemble et des autres, la vie s’étoffe toujours et se fête encore, et même si elle reste sobre et même quand elle devient sombre, tandis que le pouvoir, qui n’est jamais que de quelques-uns bien qu’il soit sur tous, et en dépit de ses fastes et de sa pompe désormais de plus en plus criards et scandaleux, le pouvoir étouffe et s’étouffe, justement aussi luxueux et luxurieux qu’on le montre, aussi exubérant et luxuriant qu’il se fasse. Oui, on peut préférer la contagion et la contamination de l’humain, la fécondité et la prolifération du vivant, peste et lèpre comprises, à l’invasion galopante et à l’empire croissant du pouvoir et de la domination, dessication maladive, désertification accélérée, stérilité assurée, y compris sous l’égide et les auspices de la force et de la vertu, c’est-à-dire de la religion et de la morale (mais aussi, si j’ose dire, de la farce – tranquille – et du virtuel – reposant –, soit de la culture, avec ses suprématies, et de la civilisation, avec ses chocs !). Avoir ou être ? « Par-être » et savoir. Que nous soyons anciens ou modernes, préhistoriques ou postmodernes, en tout état de cause nous sommes au monde et nous sommes du temps, nous sommes du monde et nous sommes au temps ; monde et temps humain, que l’actuel ne fait qu’appuyer et accuser en le formulant à sa manière (formulation qui est peut-être moins désormais définitive que sans doute toujours déjà éternelle), par exemple ainsi : « Il faut savoir choisir et c’est à chacun de se décider : ou chercher à s’inventer, ou vouloir se vendre » (en d’autres temps, primitifs paraît-il, on aurait dit peut-être, si on avait pu le dire, « se redresser et se lever, ou se traîner et ramper » ; aux débuts des périodes de l’histoire, déjà certains parlaient de démocratie et de tyrannie « ou faire lien ou se faire mettre (et maître) » ; à une époque plus récente, d’aucuns évoquent la fin « ou la satisfaction de chacun avec tous, ou le calcul des intérêts » ; au moment où maintenant nous sommes, celui qui vient et qui arrive, qui donc osera avouer (et savourer) le présent « ou exploiter et profiter, ou faire événement, inoubliable, et faire symptôme, indestructible » ?). Commander, commenter, commercer, commencer enfin… à vivre. N’importe qui, quiconque, voire le plus quelconque. Et en effet, foin des gens (people bien sûr) indispensables (ceux qui veulent faire accroire qu’ils sont les seuls à être utiles et rentables), puisque après tout (et avant rien !) tout un chacun reste irremplaçable, si futile et fuyant qu’il paraisse, qu’il « par-soit ». Tout de même, pourquoi se vanter, dans le mesure où toujours et encore l’homme n’est pas fini, et il est raté, foutu et mal foutu. Et puis, pourquoi se hisser du col ainsi ? La vie, c’est pas sérieux… à moins de la prendre au mot, à la lettre… et à temps, c’est-à-dire par ses accidents, pour ses heurs et avec ses heurts. La vie animale, la vie humaine, non, ce n’est pas du pareil au même, c’est de pareil en pire : car, si c’est par l’idée du père – qui n’insiste tant que pour nous laisser juste de quoi subsister par nous-mêmes – que la vérité entre dans la vie (Lacan), c’est bien la force du réel – qui résiste et à quoi on se cogne – qui fait notre joie, à nous les humains. À ceci près qu’elle n’est jamais, contrairement à ce qu’on dit, quoi qu’on y fasse et qu’on en fasse, sans mélange ni échange, impure comme le désir son petit frère. La joie ou la consommation, et oui, mon petit père, faut opter ! Et pour cela prendre la mesure de l’inimitié propre à ton intimité même, « être assez voisin de ta propre méchanceté », te mesurer aussi à la timidité même de toute ton amitié, « refuser de porter témoignage contre la Chose », te refuser à renier la jouissance, rejeter les objurgations de la morale et les adjurations de la religion : non pour finir indemne et innocent, vacciné et immune, sain et sauf, mais pour continuer à avoir du répondant face au « mal absolu », « cap au pire », et consentir à être responsable de l’inhumain, et donc même du crime. Pas de joie sans affrontement du crime, pas de joie qui n’ait à se confronter au criminel. La générosité, ce n’est pas l’aveu déclaré et le pardon dispensé, mais le retrait et le recul de l’allégeance, la reconnaissance et l’assomption de l’impardonnable.

Le pouvoir du Capital, la puissance du prolétaire [HAUT-DE-PAGE]


Le prolétaire, celui qui est appelé à faire son trou ; le prolétaire, c’est le don du « nu de la vie » ; le prolétaire crève l’écran… de la société du spectacle (soit le pouvoir de détruire du riche et du puissant à l’ère et à l’ombre du Capital). Ce n’est certainement pas le fait du pouvoir, qui est croyance à l’arbitraire et volonté de faire la loi. Et c’est encore moins le cas du Capital, qui est le comble du pouvoir, généralisation et anonymat de la domination, assentiment et ressentiment des asservis. Car le pouvoir s’achève et se parfait dans le Capital, pour autant, comme disaient La Boétie et Spinoza, que les hommes courent vers leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut. « L’asservitude veaulongtaire » ! Seul le maître est susceptible de me racheter ; seul un Dieu peut nous sauver ! Telle est bien la religion, si sensée et sensible, tellement sensitive et sensuelle qu’elle n’a pas besoin de faire retour puisque chacun ne cesse d’être tenté de tourner autour, voire de sentir obligé de la faire tourner. Essence religieuse du pouvoir, substance obscurantiste du Capital, l’un et l’autre, l’un avec l’autre, indécence et obscénité, férocité et nuisance. Pouvoir et Capital : pouvoir du Capital, capitale du pouvoir : qui ne veulent connaître du salut commun que la promesse à faire, qui ne coûte rien et ne mange pas de pain, mais propre à couvrir, voire faire oublier, la dévastation en quoi ils consistent ; qui osent calculer au mérite la rédemption de chacun, pour continuer à justifier si ce n’est sanctifier les désastres qu’ils provoquent ; qui n’hésitent même pas à détourner la révolution, quand ce n’est pas à en abuser, afin de parer aux ravages qu’ils causent et en préparer de futurs. Pouvoir et Capital, qui prétendent même, séparément et conjointement, trouver une solution par l’appât du gain (« panem et circenses ») à l’irréversibilité de la perte. Il y a le renoncement au désir que commande le déchaînement sans cesse accru de l’exploitation, il y a la négation de l’humain que réclame la recherche déréglée et illimitée du profit. Que cherchons-nous à substituer à tout cela, aussi obstinément que désespérement, avec patience comme avec entrain ? Un « nous » qui n’a pas de frontières prescrites ou prévisibles. Est-ce que nous voulons une prophétie, qui nous fasse espérer, une promesse, qui nous laisse déchanter, un dieu (un « dieure ») qui nous aide à délirer ? Nous nous avançons à tâtons vers ce que j’appellerai un « prononcement » (le contraire quand même du « pronunciamento », faux ami) : qui n’est ni grand, comme le sacrifice qu’on exige de nous, pauvres humains, ni petit comme le peu de parole qu’on nous accorde, à nous les frères humains, sous l’égide du pouvoir et à l’enseigne du Capital. Sacrifice étendu à l’humain, puisque c’est celui du lien à l’autre et de la solidarité ; parole réduite, par exemple, au geste de soumission du vote (au vote en effet de plus en plus ravalé à la consécration d’un nouveau prince, qui n’a de droit que du plus malin), parole vidée dans les platitudes et les trivialités de l’opinion. Ce que je nomme le « prononcement », lui, il est à hauteur du collectif qui l’inspire et le cultive, au niveau de la logique qui le suscite et le recueille. C’est un dire sans dieu mais pas sans auteur, seul mais pas le seul, qui coupe et coud, qui tisse et rehausse… la science et la poésie, la politique et l’éthique. Il est là chaque fois, à chaque coup qu’il y en a un (et, puis un, encore un…), qui, sans oublier qu’il est quelconque, soit assumer de devenir quelqu’un : en acceptant de se rendre capable de faire le geste qui sauve, soit celui qui permet aux autres de faire le reste. Permission rare, qui n’est pas l’envers ou le prélude d’une obligation ; autorisation spéciale, qui n’est pas incitation à la démission ou à la soumission. Ce prononcement, ce dire-là, sans dieure ni délire, il survient lorsque un « trumain » (un être humain), plutôt que de s’en tenir à son habitat – nature et culture, civilisation et société, langage et discours, voire nation et identité ! –, plutôt que de se contenter de « faire le tour du propriétaire », se décide à « faire son trou », où il advient comme sujet, impropriété majeure ! Ça se transmet par contagion puisque c’est ce moment, celui d’un choix fou, où, au lieu de s’appliquer effrontément à prendre et occuper sa place, il consent modestement à la percer de son mystère, le mystère d’une existence qui n’est la sienne qu’alors. Est-ce hors lieu, hors temps ? C’est le point hors ligne, c’est le nœud sur la corde, c’est l’éphémère destinée, c’est l’éternité en allée. C’est ce qui fait l’importance de tout un chacun, à la fois relative et absolue, avec des riens ou peu s’en faut, quelque chose à partir de rien, le quelconque qui devient quelqu’un. Ce qui répond, toujours et dans tous les cas, à la mise en ordre, en conformité et aux normes par la mise en question, en cause et en jeu. Soit le prolétaire, peut-être pas par ce qu’il est de lui-même mais par les sorts qu’on lui laisse ou qu’on lui jette, les chances qu’il tente ou se donne, le destin qu’il se fait ou se gagne. Le prolétaire, spécimen même, vrai, de la race mais d’aucune autre que la réelle, l’humaine : exemplaire sans exemple, en deçà comme au-delà de l’ethnie, du clan, de la caste, de l’ordre, voire de la classe ; celui qui ne laisse et/ou n’enlève à l’État, mais aussi bien à la nation et puis au peuple et encore au pays que la vie nue, que sa vie nue, celui qui reçoit et qui prend, qui retire et qui rend le nu de la vie, qui s’y range et s’en retranche. Le prolétaire : présent, pressant, perçant. Le prolétaire toujours au présent : l’actualité du don. Le prolétaire pressant et paressant : si ce n’est peut-être pas de lui, c’est en tout cas pour lui, l’éloge de la paresse, ce qui presse à l’abandon du travail comme tourment et torture, vice et travers, ce qui trouve l’entrain et la gaîté de la praxis, comme recours au changement et secours de la transformation. Le prolétaire perçant et paraissant : ce n’est pas de son fait, certes, l’apparition et le spectre (le croquemitaine de la religion et les guignols de la morale), car ce qui lui fait sa fête, c’est l’émeute et la manifestation, c’est la grève et la révolution, c’est le rêve sans trêve et même sans évolution, ce qui pousse au sacrifice de la domination et de la soumission, de l’asservissement et de la servitude, ce qui cherche et recherche la joie et l’enthousiasme de la poiêsis, comme référence à la mutation et préférence pour la création, de la modification à la métamorphose.

Lui, il creuse le lit et crève l’écran tandis que, eux, les riches et les puissants, montent sur le trône et à l’autel, ils font la société du spectacle, ils font du monde une scène et de la vie une représentation. Le prolétaire est réduit au silence, il est rendu muet, voire il se fait autiste au-dedans comme au-devant de l’histoire qui ne se fait pourtant pas sans lui. Tandis que le « riche » et le « puissant » – mais ils n’ont de richesse que leur avidité déchaînée, résignation du désir, et il n’ont de puissance que leur appétit du pouvoir, masque de l’impuissance –, eux, croient que ce sont eux qui font l’histoire qu’ils ne font que (se) raconter ou (se) faire raconter. Pour la plus grande gloire de Dieu, c’est-à-dire en hommage à la brutalité et à la cruauté de l’inhumain : barbarie de la civilisation, sauvagerie de la société, défense et illustration de l’accaparement et de l’exploitation (éloge de la conquête et de la colonisation, louange du marché, religion de l’intérêt). Le prolétaire, on ne fait pas appel à lui parce que c’est lui l’appel : l’hurlant dans la rue, le bruyant dans les bouges (voire les claques !), le remuant dans les bas-fonds (lumpen, n’en déplaise à Marx lui-même), et même le romancier ou le poète dans son « gueuloir ». On ne l’appelle pas mais il s’appelle, par exemple, Homère, Cervantès, Hugo, Brecht – et bien d’autres, tel même l’exécrable Céline et tous les autres – aussi bien que Marx et les siens – malgré ce que feint l’air éventé de l’air du temps, semblant de supériorité mais ignorance crasse. À moins que ce ne soient eux, et eux seuls, qui sortent le prolétaire de l’anonymat et le prolétariat de l’oubli, et peut-être que plus encore que de se faire, à eux, un nom pour la postérité, comme passants considérables, c’est au prolétariat et au prolétaire qu’ils donnent un nom sans appel.

Le prolétaire sans race ; l'Etat, le capitalisme et leurs valets [HAUT-DE-PAGE]


Le prolétaire, nomination de l’humain ; le pouvoir, légalisation du crime, le capitalisme, criminalisation de l’humain ; le capitalisme, reniement de la relation à la substance humaine ; le capitalisme et les sciences humaines comme déni de l’humain. Un nom aux passeurs de l’ordinaire, sans appel, c’est-à-dire privant de tout recours à leur encontre maîtres et valets. À telle ou telle époque, sans aucun doute, il n’y a de littérature (et d’art en général et en particulier, singuliers donc universels) et encore plus de science, et plus encore de psychanalyse que là et uniquement là où cette nomination a lieu (fût-ce à l’insu, si ce n’est aux dépens et au détriment même de ses auteurs : Freud, Lacan, Marx, Lénine…). Le prolétaire, on le sait au moins depuis les Romains (les champions du droit et virtuoses de ses fictions), n’a rien d’autre à laisser ou à donner à l’État (soit ce qui dénomme la loi, l’ordre, la norme) que sa race, sa vie nue, que du difforme et de l’infame, sale race, crasse lasse. Il ne s’en remet, l’État, qu’à s’en remettre au sabre et au goupillon, à la police et à la milice, mais aussi bien – malgré ce que prétendent ceux qui se disent démocrates, les si mal nommés libéraux – à l’opinion et aux élections, et tout autant – en dépit des protestations et dénégations des habitués du matraquage publicitaire, de la caution universitaire et de la trique du marché – aux sciences humaines et à son débouché dans le Kärcher ! On connaît le mot féroce de Lacan, pointe sèche trempée dans l’acide de l’ironie, qui fait des sciences humaines l’appel même à l’abjection, fût-ce au-delà ou au travers d’une appellation de l’abject : qu’y a-t-il alors à titre de remède radical à la « nature humaine », à la fois faiblesse et handicap, déficit et péché – infirmité physique, infériorité esthétique, malignité morale, débilité sociale, et pour tout dire incapacité à vivre –, en guise de « pharmakon » définitif, sans cesse repris, toujours révisé et reprisé mais jamais revu, quoi donc ? L’éternel empressement à (s’)offrir le recours à faire au pouvoir qui n’a été, n’est et ne sera rien d’autre que volonté de jouissance, obéissance à l’Autre, amour du censeur, complaisance et complicité à l’endroit du surmoi, recherche du désir pur. Tel est bien désormais et peut-être depuis toujours le pouvoir, la machine à défaire le prolétaire, à se défaire du prolétaire : nettoyage, purification, passion de la conformation et maître mot de la réforme. Et tel est bien l’État : faire et refaire état du pouvoir (la montre, la monstration, la démonstration), mettre et remettre le pouvoir en état, en l’état, dans tous ses états. Tout mettre en règles, se mettre en règle(s) – coups sur les doigts, corps mortifiés, chairs meurtries et martyrisées – faute de loi pour vivre, faute de loi à vivre, faute de loi du vivre. Mettre aussi le reste, ce qui ne se règle pas, jamais, ce qui dérègle tout et se dérègle, toujours, au rebut (à la « réforme », à l’abattoir !), à défaut de désir viable et vivant. Le pouvoir, c’est ce qui légalise le crime, ce qui légitime et assure donc et l’exploitation et l’oppression et la répression, ce qui consacre et sanctifie la domination, la soumission et l’avilissement. Le Capital, c’est ce qui criminalise l’humain, ce qui, à rebours de l’hominisation et à l’encontre de l’humanisation, ravale la solidarité et l’association, le lien social (comme universel) et la relation à l’autre (soit l’étranger) au délit et à la transgression, à l’erreur et à la faute ; pire encore, non seulement il condamne la pratique de ces derniers comme infractions mais en plus il fait de la mise en cause des premiers pas de et vers l’humanité (solidarité et appartenance, association et coopération) une obligation générale. Ce n’est pas Sade qui fait une loi des atteintes à la loi, qui fait des attentats constamment réitérés contre la loi, la seule loi valable, la loi de tout et sur tous, c’est le capitalisme. Capitalisme : arrangements avec le crime, aménagements du crime, régularisation du crime, légitimation du crime, légalisation du crime, institution du crime. Mais le capitalisme n’est pas extérieur à « la substance humaine » : c’est une négation mais à peine marquée de l’humain, de l’humain en tant qu’il contient justement l’inhumain, et en cela le capitalisme est bien le comble des arcanes du pouvoir et des chicanes de la société ; c’est le déni ultime et extrême, puisqu’il dissocie l’inhumain de l’humain (économie dite libérale), qu’il oppose l’humain à l’inhumain (humanitairerie de commande), et qu’il les clive finalement (substitution de la méchanceté de la morale à la douceur du politque) ; et à cet égard le capitalisme est incontestablement le dernier mot de la civilisation et le fin mot de la culture (soit ce qui force et contraint les humains, mais sans pour autant les y autoriser ni le leur permettre, à vivre au-dessus de leurs moyens). Au début comme au bout du compte, le capitalisme, c’est le reniement de la relation à la substance humaine : laquelle n’est ni naturelle ni spirituelle (car elle est motérialité signifiante), ni enfer ni paradis ni purgatoire, ni âge d’or ou de fer ni lendemains qui chantent ou déchantent (puisqu’elle est substance jouissante), mais malheur banal, malaise du désir, division du sujet, aussi bien refus de témoigner contre la Chose que rejet de la jouissance du sacrifice, tout autant consentement à la perte que répudiation de l’acharnement à se castrer.

Le capitalisme est donc abjection sans appel ni recours, rejet de la cause et récusation de l’Autre ; le capitalisme fait de l’appellation contrôlée, du label et de la marque les moyens mêmes et les voies propres de l’abject. D’un côté la concurrence effrénée et la rivalité meurtrière, de l’autre côté la passion de l’évaluation et le calcul de rentabilité ; en tout et pour tout, et par-dessus tous et chacun, l’obligation de résultats. Et qu’on ne dise pas que les sciences humaines n’y sont pour rien : le capitalisme, ce n’est pas certes de leur faute, mais s’il va si bien, et qu’il aille de mieux en mieux, c’est bien de leur fait, même quand le capitalisme se met, comme actuellement, à les mépriser, comme on renvoie un domestique vieillissant, un valet qui a trop servi et devient gênant et inutile. C’est en effet tellement commode, les machines à objectiver l’humain : ici le tri, le classement et la sélection ; là le redressement, la normalisation et la guérison ; ailleurs la rationalisation, le dégraissage et l’élimination. Dernière étape enfin, avec l’exclusion systématique et l’expulsion programmée, l’organisation industrielle de la concentration et de l’extermination : des prisons ordinaires aux centres de rétention et aux camps toujours encore actuels. Humain qui se méconnaît, c’est-à-dire qui réfute son mystère même, science qui se renie, autrement dit qui réfute les impossibles et recule devant leur puissance : telles sont en réalité les dites sciences humaines, friandes de concepts comme les fameuses ressources humaines, aussi bien creux que tout à fait propres à assurer et asseoir un faux semblant de quantification, imposture et escroquerie, et plus encore à autoriser et permettre une hiérarchisation et une subordination des êtres humains.

 

Michel Lapeyre, mai 2009