"Les nouvelles jouissances

 

collectives."

 

Date 12  avril 2018
Lieu

Amphithéâtre de l'ISIS de Castres, campus universitaire de La Borde Basse.

Organisateur(s)  AJET -  partenaires : UPT - Libre Pensée -FSU
   
Animateur André Martinez

Intervenante : Philippe Cazals, psychologue, docteur en psychanalyse.


Sommaire :

• La Conférence : 
• L'Enregistrement : 

  La conférence  et le débat.     

      Les nouvelles jouissances collectives

( INTRODUCTION )

 

            Avant de rentrer dans le vif du sujet de ce soir - la présentation et l’analyse de ces faits sociaux regroupés sous le terme, selon moi générique, de « Nouvelles jouissances collectives » -, il me semble nécessaire, pour vous aider à mieux comprendre les enjeux de cette conférence, de la replacer dans un ensemble plus vaste.

            Commençons par noter qu’elle fait en quelque sorte suite et pendant - pour ceux du moins qui ont eu la chance, ou la malchance, d’y assister - à cette autre conférence que j’ai faite ici même, il y a pile deux ans, Totémisme sans tabou : le Capitalisme peut-il faire religion?

            Le cadre réflexif est en beaucoup de points comparable. A savoir qu’un grand nombre de travaux contemporains, dans le champ des sciences humaines et sociales, semblent converger vers une esquisse, de plus en plus précise, du dernier avatar du capitalisme, celui que nous vivons, que nous subissons et dont, peut-être, nous profitons aussi au quotidien - selon du moins notre position dans l’échelle sociale -, je veux dire le néolibéralisme.

            Pourquoi ce préfixe « néo - », accolé à libéralisme? Qu’y aurait-il donc d’inédit dans ce libéralisme contemporain? Si, pour le dire très vite, le libéralisme est une doctrine politique qui met l’individu au centre, jusqu’à défendre, parfois contre l’Etat lui-même, la liberté d’entreprendre et celle du marché, le néo-libéralisme se caractérise par une extension revendiquée de la marchandisation du monde à tous les domaines de l’existence humaine : la finance, la santé et l’éducation, l’ensemble des services publics et sociaux, la création intellectuelle dont l’art, les activités culturelles, festives et sportives, et jusqu’aux plus infimes activités et aspirations, déjà transformées, ou potentiellement transformables, en simples marchandises, en choses. C’est le phénomène de chosification, ou réification (du latin res : chose ), concept que le philosophe marxiste hongrois, Georg Luckacs, mit au centre, en 1923 déjà, dans son   célèbre Histoire et conscience de classe. C’est-à-dire que dans le capitalisme contemporain, il n’y aurait pas seulement un fétichisme de la marchandise - selon l’expression du Marx du Capital livre I, - mais, pourrait-on dire, une fétichisation de la marchandisation elle-même, processus élevé, par l’idéologie néolibérale, au rang de fonction vitale.

            Mais que Diable vient-donc faire la psychanalyse dans cette galère? C’est que dans un certain de ses courants, celui auquel je me réfère, on ne se contente pas d’explorer les méandres des âmes humaines, farfouiller dans l’inconscient des névrosés (ce qui, si l’on y parvenait vraiment, ne serait déjà pas si mal…), mais on prétend aussi mettre au travail ses acquis (savoirs et concepts certes, mais surtout expérience clinique) pour tenter de rendre peut-être un peu mieux compte de ce qu’il en est des sujets humains - pour elle des « sujets de l’inconscient » - comme sujets sociaux - leurs choix, leurs comportements, leurs actes, leurs désirs, etc. - au sein même du groupe social dans lequel ils habitent. La psychanalyse ainsi pensée et pratiquée n’est donc plus centrée sur le seul sujet individuel, ses tourments, ses embarras, ses empêchements et ses symptômes. C’est, finalement, comme si elle tirait toutes les conséquences de l’intuition de Freud - surprenante pour qui le connaît surtout comme inventeur d’une psychologie des profondeurs - selon laquelle toute « psychologie individuelle est aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale » (Psychologie des foules et analyse du moi).

 

            C’est sans doute Lacan qui - sur ce point du moins dans la lignée freudienne - contribuera le plus à une telle discipline, et ce à travers la catégorie, empruntée au philosophe Michel Foucault, de discours. Rappelons de quoi il s’agit.

            Un discours, dans l’esprit déjà de Foucault, c’est une pratique, ou plutôt un ensemble de pratiques fonctionnant comme une sorte de fait social total, quelque chose qui concerne donc, qu’on le veuille ou qu’on le rejette, qu’on le sache ou qu’on le dénie, l’ensemble des membres et des institutions, les croyances et les idées, les pratiques et les techniques, les normes et les lois, les coutumes et les paroles, voire les sciences elle-mêmes de la société ou du groupe social où ce discours sévit. Aux deux bords opposés de l’échiquier politique, on pourrait citer l’historien Paul Veyne, compagnon de route du Parti - « Nous sommes tous prisonniers d’un bocal dont nous n’apercevons même pas les parois »[1] - comme le droitier Jean d’Ormesson, d’ailleurs condisciple de Foucault à l’Ecole Normale : « Chacun ne peut penser que comme on pense de son temps ». Même les zadistes… sans doute moins que les autres, mais dans une proportion qui reste toutefois à mesurer avec précision !

            De notre temps, celui du néolibéralisme triomphant, notre bocal, à nous tous, le cadre mental étriqué qu’il tend à nous imposer, c’est le discours dit par Lacan « du capitalisme ». Ce discours du capitalisme, que Lacan dira « follement astucieux », « marche - disait-il - comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume » [2]. Disons, pour faire simple, que dans ce discours-là, le sujet contemporain tombe sous la dépendance des objets - les « plus-de-jouir en toc »[3], comme il disait - que lui invente et lui produit en masse la techno-science, quitte à ce que ce ne soit finalement que de simples gadgets. Cela pousse tout un chacun dans la voie d’un consumérisme effréné. Cela ne marche qu’à l’addiction. Et les sujets de ce discours, en fait nous tous aujourd’hui, deviennent la proie d’une dépendance aliénante aux objets, aux choses, auxquels ils finissent même par ressembler… pour être eux-mêmes pris dans les filets d’un discours qui - c’est bien ce que revendique le néolibéralisme - vise à n’épargner rien ni personne.

            Dans son remarquable L’homme économique, Christian Laval, sociologue spécialiste de l’utilitarisme benthamien et fin critique du néo libéralisme - il est aussi vice-président de l’Institut de recherches de la FSU et ancien membre du conseil scientifique d’ATTAC -, Laval donc, l’une de mes sources d’inspiration, illustre, en un passage que je ne me lasse pas de citer, ce qu’il en est de cet utilitarisme néolibéral : « L’utilité n’est pas seulement cette morale d’épicier que dénonçait Marx dans un moment polémique du Capital, elle s’empare de toutes les valeurs et de toutes les existences pour leur demander des comptes. Elle ne considère aucune institution, aucun discours, aucune position sans les passer au crible de sa critique particulière. Elle ne laisse personne, ni les pauvres, ni les riches, ni les patrons, ni les enfants, ni même les animaux, en dehors de sa question : quelle est la part contributive de chacun dans la grande machine productive qu’est devenue la société »[4]. L’homme utile - selon les critères très précis de la pensée néolibérale -, c’est un homme nouveau, un mutant, l’homo oeconomicus : sujet formaté par le marché pour le marché. Pas de consommation sans consuméristes, pas plus que de croissance, ni de profit, de relance, ni de sortie des crises : des consuméristes le marché se nourrit, et tente, tant bien que mal, d’en survivre… au fil des crash. Et pour produire ces nouveaux humains-là, ces petits soldats de la consommation dont le marché à besoin, en bon utilitariste - on peut au moins lui reconnaître ça -, le capitalisme contemporain s’inventa peu à peu les moyens d’arriver à son but, et que la  véritable mutation anthropologique attendue affecte, contamine insidieusement le plus d’hommes possible, idéalement même tout le monde, voire l’Humanité dans son ensemble, laquelle n’est plus, comme chez Jaurès, cet « idéal réalisable » qu’il faudrait viser[5], mais la simple multitude,  triviale, disponible, de tous les consommateurs potentiels. C’est sans doute l’un des noms possible de la mondialisation : panacée pour les uns, enfer pour les autres.

            Lorsque Cocacola par exemple, ou MacDonald, pour ne pas les nommer, inondent le monde de leurs breuvages sucrés et leurs sandwichs, ce qu’ils exportent et vendent, ce ne sont pas que des produits consommables, mais aussi, et surtout, les principes mêmes de leur consommation, le rêve américain, l’American way of Life, dont on rappellera qu’il fit florès pendant la guerre froide, pour se démarquer du collectivisme soviétique, et au nom même du capitalisme, présenté alors comme un idéal. Ce qu’ils visent à nous incorporer, c’est avant tout un modèle (de consommation, de production), jusqu’à ce que ça nous devienne naturel, évident, jusqu’à ne plus même le voir.

            Il faut donc nous déciller. Rouvrir péniblement les yeux et mesurer combien, décidément, dans ce nouveau libéralisme, il n’est d’autre but que de modifier - et ce à l’échelle de la planète - non seulement les rapports de production, pas plus que les seuls rapports sociaux, mais l’homme en son essence, sa subjectivité, qu’il s’agit donc de formater, comme un vulgaire disque dur,  afin qu’il devienne compatible avec les sacro-saintes lois du marché : un système concurrentiel d’offre et de demande.

            Ce que vise le néolibéralisme, c’est l’extension du domaine de sa lutte - en référence, bien sûr, au roman de Houellebecq -, combat quotidien pour la conquête des pans d’humanité qui pourraient encore lui échapper, c’est-à-dire les aspirations, les volontés, les désirs encore non contrôlés. C’est une nouvelle forme d’aliénation.

            Repris dans le langage de la psychanalyse, c’est comme si le néo-libéralisme tentait de transformer la relation d’objet - qui est la relation de tout un chacun avec son entourage : nos partenaires, nos proches, nos relations, nos connaissances, plus généralement les semblables, même temporaires, de notre désir - en une sorte de relation d’addiction.  Leur grande différence étant que dans la relation d’objet, l’objet en question n’est pas une  « chose », un « objet » trivial, à portée de main, mais ce qui est juste visé par notre désir - « objet » étant donc à entendre ici en son sens générique, comme quand on dit « cela fait l’objet de … » - : en fait, c’est l’objet obscur de notre désir qu’évoque Luis Bunuel dans le film du même nom… alors que dans l’addiction, cet objet n’a rien d’obscur ou d’ineffable, c’est juste un objet de besoin, bien présent, trop même, au point que nous ne pouvons plus nous en passer. En clair, on nous y a, ou/et nous nous y sommes radicalement aliénés.

            Dans la conférence qui va suivre, ce sont trois spécimens de cette mutation que je vais vous présenter, trois exemples de formatage du désir par le discours du capitalisme. Trois ,parmi d’ailleurs bien d’autres possibles : l’addiction de masse à l’alcool, celle à la teuf (la fête, pour les moins branchés d’entre nous), enfin celle au sexe, avec, à chaque fois, le même public concerné, et sans doute visé , à savoir la jeunesse. Et ce n’est sans doute pas pour rien,  tant l’adolescence, et la post-adolescence, jusqu’à l’adulescence - comme disent certains - sont des périodes sous l’emprise du doute identificatoire, celles où l’on se cherche et on se construit, pour le meilleur et parfois pour le pire, et celle aussi - d’un grand intérêt économique - où l’on est le plus « aware » (pour parler comme Jean-Claude Van Damme) aux influences diverses et variées.  C’est l’espérance, le terrain d’expérimentation et de jeu favori du discours du capitalisme :  là où va se modeler et se peaufiner le « consumateur » de demain.

           Philippe Cazals



[1]Foucault, sa pensée, sa personne, Paris, Albin Michel, p. 20

[2]Lacan J., « Du discours psychanalytique », Lacan in Italia (1953-1978) / En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 36.

[3]Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 93.

[4]L’homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme, Paris, Gallimard, 2007, p. 323.

[5]Ulrike Brummert, L’universel et le particulier dans la pensée de Jean-Jaurès, Gunter Narr Verlag Tübingen, 1990, p. 74.

        

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         L'enregistrement.

                                                                   L'enregistrement de la conférence et du débat est ICI.

                                

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